Les vacances d’une universitaire

Nous sommes le premier juillet, et nous sommes plusieurs à faire la plaisanterie rituelle : "Ah, on va enfin pouvoir travailler" .

Cette année à Paris 13, l’année universitaire se termine officiellement le 6 juillet et la rentrée a lieu le 5 septembre pour l’accueil des étudiants et le début de l’incessant ballet des réunions. Les cours commencent le 17 septembre.

En fait, j’ai des auditions pour les contrats doctoraux les 10 et 11 juillet prochains, et le comité d’attribution des postes de moniteurs le 12. Je vais peut-être pouvoir activer mon message d’absence le 13 : le rythme universitaire est devenu tellement pénible que j’attends ce geste symbolique important depuis des mois. Pour des raisons qui m’échappent, certains collègues ne s’arrêtent jamais, et vous sollicitent, par mail le plus souvent, nuit et jour sept jours sur sept et 12 mois sur 12. Qu’ils aillent au diable, et le courrier électronique avec eux. J’espère que cette année la collègue qui m’a envoyé un message le 11 août dernier pour organiser le travail du semestre 1 ne récidivera pas. D’autant plus qu’elle m’avait obligée à une organisation un peu stressante du travail en juin précédent car elle souhaitait partir en vacances le… 8. Je vais me fendre d’un petit mail diplomatique destiné à m’éviter le stress de voir arriver ce genre de choses. Aux donneurs de leçon qui me diraient que je n’ai qu’à avoir deux adresses électroniques, l’une réservée au travail et l’autre à la vie privée, je réponds que c’est encore plus long et fastidieux à gérer et que dans les faits, et particulièrement dans notre profession, la "privée" et la "professionnelle" se télescopent et se mélangent : être enseignant-chercheur n’est pas une activité de bureau avec des horarires et des portes fermées à heure et date fixes. C’est une activité autant professionnelle qu’existentielle (le mot est un peu grandiloquent mais je n’en trouve pas d’autre).

Les vacances, c’est désormais le seul temps qui nous reste pour faire de la recherche un peu longue ; ce que j’appelle "un peu longue", c’est un livre ou au moins quelques chapitres, la mise en route d’un chantier, des lectures. Pendant l’année, je n’ai le temps que de boucler dans l’urgence des communications et des articles, avec un stress énorme, aussi énorme que mon sentiment d’insatisfaction : je trouve que je n’ai pas assez lu, pas assez écrit de versions de travail, pas assez discuté mes hypothèses et mes résultats, et surtout pas assez pensé. Et penser, ça demande du temps, et une certaine sérénité, une sorte de vacuité même.

Mais les vacances d’été, c’est aussi le moment où l’on peut planifier et préparer ses cours. À mon programme : mon séminaire de master-doctorat, dont je change le programme tous les ans. Le semestre 1, ce sera les écritures et les discours numériques, suite et approfondissement de mon cours de l’an dernier ; le semestre 2, je ne suis pas encore sûre mais je voudrais continuer "langage et pouvoir" pour la troisième année et travailler entre autres sur les rapports d’âge, qui sont assez rarement abordés. Ces séminaires me demandent beaucoup de travail, mais me permettent aussi de rassembler de la matière et des analyses pour mes livres. Ce sont des lieux de discussion et d’élaboration précieux. Il n’est pas question que j’en modifie l’organisation et les contenus.

Côté master 1, il faudrait que je relooke mon cours "La langue et son enseignement". Côté licence, "Analyse du discours 2" a besoin aussi d’un rafraîchissement. La prépa orthophonie nécessite des cours au cordeau et des balayages systématiques de tous les points de langue possible, je suis chargée de l’orthographe (moi qui suis si militante pour la polygraphie, je suis obligée d’enseigner la norme la plus rigide, mais je le fais de manière réflexive…). Il faudrait aussi que je revoie un peu notre blog dédié. Nous avons eu des admissions et des admissibles cette année, pour une prépa débutante et publique, donc sans beaucoup de moyens, c’est un bon résultat, ça vaut le coup de s’investir. Et la formation "Enseigner les sciences du langage à l’université" destinée aux moniteurs en octobre va me prendre aussi quelques jours.

Si je décide de respecter ce programme à la lettre et d’approfondir tous les items, j’y passerai toutes mes vacances. Mais je veux aussi écrire, et lire, et penser. Le discours pornographique pour la Musardine est sur le feu, je dois rendre le manuscrit en décembre en principe ; je prépare un recueil d’articles ; j’ai le texte d’une communication de colloque à rendre en septembre ; et je ne vais tarder à recevoir une thèse à lire (et moi, je lis les thèses, ceux qui savent me comprendront).

Et puis je veux bloguer : je vais bientôt lancer ma série d’été sur La pensée du discours ; je vais nourrir un peu Technologies discursives qui est en souffrance ; j’ai envie de lire et discuter dans la #VillaRéflexive, d’écrire ici, de publier des photos sur Saparis Photos ; de ne pas laisser REALISTA complètement en friche, de converser sur Twitter.

Le problème, c’est que le format des minutes, des heures et des jours ne change pas. Et ce n’est pas la petite "seconde additionnelle", ajoutée cette nuit parce que la terre tourne moins vite, qui va étendre mon temps-peau de chagrin. Je ferai donc avec le temps trop court, les désirs raccourcis, les renoncements avalés, les organisations raisonnables.

Je ferai avec ces vacances si peu vacantes.

6 réflexions sur “Les vacances d’une universitaire

  1. Juste un petit mot pour dire "chouette, encore de beaux billets mapaviens à venir".
    Et aussi que je trouve ça frais, ce vent de vacances, précisément quand je ne suis pas du tout en vacances. J’attends de clic ferme mes vacances non vacantes, c’est si stimulant ! tout est dans les mots en fait (c’est évident mais je l’écris quand même) : "je veux bloguer", "j’ai envie de lire et discuter", de "converser" (un des plus beaux verbes, qui verse de fraîches paroles) et aussi "sur le feu" (les mots goûtés), "lire", écrire", penser". Bonnes vacances !

  2. et hop, dans mon reader :-). Merci pour ce nouveau lieu de pensée partagée, où il fera bon aussi te lire et discuter, entre ici, ailleurs et là, les espaces se multiplient, jamais assez pour réactiver le sens, l’envie, l’énergie

  3. L’été, pour moi, c’est le top de la non vacance, donc "plein de fois", sûrement, mais le croisement risque d’être souvent silencieux de mon côté, ce qui ne voudra nullement dire que je n’apprécie pas ou que je me badigeonne le nombril avec le pinceau de l’indifférence, hein. Que ce soit dit. Et bonjour miss infuse !

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