C. Herrenschmidt, Les trois écritures, 2007

Herrenschmidt C., 2007, Les trois écritures. Langue, nombre, code, Paris, Gallimard.

Texte 1. « Code et simulacre » (p. 395-397)

Diane écrit un texte sur un micro-ordinateur, où un programme de traitement de texte – catégorie de logiciels la plus couramment utilisée – a été implémenté et chargé, c’est-à-dire appelé à fonctionner par l’utilisateur, en le faisant passer de la mémoire de masse à la mémoire vive, celle qui participe directement au travail de l’utilisateur. Elle entre ses données dans la machine […] – et pour cela frappe une à une les touches du clavier – un cas plus complexe voudrait qu’elle en frappât deux ou trois en même temps. Le signe de cette touche est formaté en une séquence de huit signaux qui se réalisent sous deux formes physiques : le passage ou le non-passage du courant, et sont envoyés du clavier vers l’unité centrale. Tout organe d’entrée d’un ordinateur transforme les données en bits, de l’anglais Binary digiTs, « chiffres binaires » : le bit constitue la plus petite unité que traite un ordinateur, son signal de base. Groupés par huit, ils forment un octet, espace nécessaire pour noter un caractère préalablement défini et unité supérieure au bit de l’écriture informatique. Cette transformation ne se fait pas au hasard, mais le plus souvent conformément au code binaire ASCII. […]

Ce code est un moyen de chiffrer, propre à la machine qui crypte et décrypte : l’utilisateur d’un ordinateur avec un simple traitement de texte travaille avec un bureau du chiffre – nous sommes tous des héros de John Le Carré. […] Ce code n’est pas une langue naturelle, mais un produit conscient, élaboré dans un but précis, dépourvu d’ambiguïté : il est transformable, comme un chiffre secret. Il n’a bien sûr pas d’autonomie réflexive : nul ne peut expliquer, par définition, ce qu’est un code informatique avec ses seuls signaux, les bits, car ces signaux sont des signalements des signes – ou de marques ou de points ou de sons ou de symboles, si l’on veut bien considérer un instant que tout ce qui entre dans un ordinateur (texte, dessin, calcul, musique, image animée, etc.) a dû subir une analyse par division en sorte que ses éléments soient susceptibles d’être exprimés par des chiffres binaires au gré d’un code établi. […]

On en déduira sans peine que l’encodage informatique qui commença par celui des chiffres et des symboles utiles aux calculs et qui se diversifia est fondé sur les signes de l’écriture alphabétique des langues avec sa ponctuation, sur les chiffres indo-arabes avec les symboles que nécessite le calcul, sur les usages de l’imprimerie et des signes monétaires ; il signifie une réinterprétation automatique de l’écriture usuelle : c’est de l’écrit automatique par signaux construit sur de l’écrit imprimé en signes.

Texte 2. Simulacre et simulation (p. 398-399)

L’information que renvoie l’unité centrale vers l’écran revient à indiquer que tel pixel, situé en telles ordonnée et abscisse, doit apparaître en noir, tel autre en blanc, ou en une couleur : il ya quelques seize millions de possibilités, ce qui fait comprendre l’incroyable puissance des nombres appliqués au traitement informatique des données, dont la couleur.

Qu’est-ce que cette sorte de graphique ? Un simulacre. Un artifice de page, la représentation d’une page sous sa future forme imprimée par l’imprimante. Ce n’est guère à propos des pages d’un banal traitement de texte que l’on parle de simulacre et de simulation, mais à propos des images en trois dimensions (3D), mobiles, de la réalité virtuelle et de l’immersion de l’utilisateur dans un vol aérien simulé, une guerre atomique ou un jeu médiéval… Pourtant, la simulation fait partie de l’informatique, non seulement dès la machine universelle théorique de Turing, dont on parlera plus loin, mais encore dès les premiers ordinateurs : il s’agissait dans les années 1940 de calculer la trajectoire d’un missile visant un avion dans le ciel et de prédire leur rencontre. La page qui paraît en affichage « page » n’a que deux dimensions, tout comme la feuille imprimée – dont la tranche ne sert pas de support graphique et n’intéresse personne. Elle revient à un simulacre qui appelle le jugement et l’intervention de l’utilisateur, lequel décide, par exemple, d’abaisser l’ensemble d’un saut de ligne pour une plus parfaite répartition des noirs et des blancs ou de le remonter pour permettre la signature… Du simulacre naît la simulation : c’est-à-dire l’expérience d’un futur réel au travers de ce qui en est montré – le simulacre – et l’action sur ce simulacre. Si la simulation à but scientifique est plus ancienne que l’informatique et ne lui est pas propre, elle définit un des plus étonnants modes de connaissance sans expérimentation, d’aide à la conception et de formation des l’individus que produit l’informatique.

Simulacre et simulation font partie de l’écriture informatique en son niveau le plus immédiat. C’est là que réside un aspect des transformations de l’écriture. D’une part, nous travaillons sur un document qui est un simulacre et notre travail est une action sur le simulacre ; cette situation de travail implique une relation à l’écrire où le regard agit comme puissance majeure, qui fait couple avec le simulacre dans l’action de la simulation. De cette apparente transparence naît l’impression que la machine et le cerveau se « comprennent ».

Texte 3. « Un millefeuille de langages artificiels » (p. 403-405)

Diane écrit dans sa langue, avec un clavier qui reste extérieur – ou périphérique – au cœur de l’ordinateur. Il convient que ce dernier apprenne ce qui vient du clavier : car l’information est transférée d’un organe à l’autre. On a donc déployé des moyens termes entre les données et le langage machine. Un millefeuille de programmes ou de logiciels, écrits dans des langages informatiques variés (que l’on appelle artificiels), est à l’œuvre pour le passage des données de l’utilisateur depuis l’organe d’entrée jusqu’à l’unité arithmétique et logique de l’ordinateur, puis, au retour, vers les organes de sortie. C’est que l’informatique revient à l’encodage automatique des signes, marques, symboles, traditionnels dans l’écriture des langues, monnaies, nombres, calculs, etc. : le processus de transcription et de traduction constitue son existence ; or, ce processus est éminemment démultipliable. […]

On comprendra ce qu’est un langage informatique : un ensemble, par définition écrit, de caractères, de chiffres, de mots et de règles, qui permettent d’assembler ces éléments pour transcrire un algorithme, écrire des programmes et donner des instructions à un ordinateur. Un langage artificiel, produit consciemment, dans un but précis, qui n’est pas fait pour être parlé. Comme le langage machine est très difficile à utiliser pour les humains, il existe des langages assembleurs, compilateurs, interpréteurs, qui ont la même puissance expressive, assurent les traductions entre les utilisateurs et le cour des machines entre eux et les interfaces. Si, pendant les années 1940 et le début des années 1950, le système d’exploitation d’un ordinateur – première couche logicielle – fut écrit en langage machine, il ne l’est plus. Ces langages – nous avons tous entendu parler des BASIC, FORTRAN, PASCAL, COBOL, ADA […], LIST, JAVA – ont engendré des dialectes, formes spécifiques de langages source, et composent une immense végétation de grammaires et de sémantiques artificielles.

Texte 4. « Clic émotif et moteur » (p. 414-416)

En cliquant sur quelque icône, Diane active un logiciel, ouvre un dossier, sélectionne une phrase… Diane clique et exprime ses désirs à la machine – de police de caractère, d’image, de couleur –, tous désirs prévus par les ingénieurs qui ont présidé à la construction  comme à l’écriture des outils informatiques. Écrire informatiquement, c’est faire passer le désir depuis le projet du texte, où il gisait encore, jusqu’au procédé graphique. […]

Les liens hypertextuels ne mettent pas la langue en relation avec elle-même, mais certains de ses éléments que l’auteur-éditeur juge, plus que d’autres, porteurs de savoir : substantifs, noms propres, noms de lieux, titres de livre ou d’œuvres, dates exprimées en chiffres indo-arabes, rang ordinal des rois portant le même nom […], images, sons. L’hypertexte met en œuvre graphique une idée de la mémoire, où les nœuds fonctionnent comme des croisements de routes en étoile, chacune menant à quelque autre champ de connaissance, de jeu, d’information – et ainsi de suite. Une idée de la mémoire dont sont exclus des pans entiers des langues, les mots-outils qui rendent la syntaxe possible. Le clic substantifie la façon émotive, inconsciente, imprévisible et immédiate, que nous avons de nous ressouvenir.

L’hypertexte s’est créé un univers où mots, chiffres, sons et images, supports de liens hypertextuels, forment un ensemble sans frontières. Un univers où les relations réciproques des supports de liens sont prises en charge par la machine de façon horizontale et sans hiérarchie. L’hypertexte figure un « texte » dont l’enclosure dans une page a disparu : c’est un parcours, un texte variable en plusieurs dimensions, étoilé, profond comme l’écran et non pas linéaire comme son lointain ancêtre, l’index d’un livre. Il dessine une multiplicité de pistes que suit le nomade lecteur.

Texte 5. « Écrire » (p. 418)

Qu’est-ce qu’écrire, dans pareil environnement ? C’est confier son texte à des penseurs d’activité, producteurs de littérature logicielle. Diane peut travailler avec son micro-ordinateur parce que des spécialistes ont écrit langages et programmes, ont réduit l’activité matérielle d’écrire en opérations minimales. Elle accepte que ces écrivains, absents, interviennent dans son travail par l’intermédiaire de leur production et pourtant se sent auteur du texte qu’elle écrit, conformément aux « catégories qui sont les nôtres pour décrire les œuvres, rapportées depuis le XVIIIe siècle à un acte créateur individuel, singulier et original, et pour fonder le droit en matière de propriété littéraire », comme le dit Roger Chartier (1).

C’est accepter que son texte se fasse encoder sous forme binaire, découper et recompiler quand Diane « ouvrira » le fichier qui lui correspond et qu’il en soit de même avec des dessins et des morceaux de musique. Accepter que toute sa production devienne nombres et puisse faire l’objet de découpages, je ne dis pas tout son travail, car la machine n’a, du moins à mes yeux, rien à voir dans la création : imaginer et créer constituent des activités telles qu’il n’est pas possible de les diviser en opérations minimales, de les réduire en suites d’actions logiques, de les traduire en langage informatique et en séquences de 0 et de 1 – mais sur ce sujet un spécialiste de l’Intelligence artificielle ne sera pas forcément d’accord.

(1) Roger Chartier, 1996, Culture écrite et société. L’ordre des livres (XIVe-XVIIIe siècle), Paris, Albin Michel, p. 36.

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